Ingmar Bergman: national-socialisme familial et personnel

02.10.2018

« Да-а ! Эти наши неимоверно долгие, непостижимые, нескончаемо таинственные, упругими жгутами перекрученные преступные жизни ! »

Анатолий Ливри, «Апостат»

Utiliser un maître des images pour illustrer, à travers quelques séquences de sa création, un phénomène dû à un mimétisme instrumentalisé que j'appellerais la parallaxe historiographique, voilà la meilleure des intentions de ce bref travail. En effet, ce que Nietzsche avait nommé la monumentalische Historie [1] n'appartient nullement au quotidien des ethnies qui soit sont en train de sombrer dans Hadès, soit se sont engagées vers ses portes mais demeurent grosses de l'espoir de remonter vers la vie dans un mouvement de spirale grâce à cette vigoureuse stimulation de l'existence qu'est la phobie, cette peur dopée par une haine salvatrice quand elle n'est pas dirigée contre soi-même. En revanche, si cette ethnie s'est franchement décidée à trépasser ayant opté pour la volonté de Thanatos (« Nur, wo Leben ist, da ist auch Wille: aber nicht Wille zum Leben, sondern – so lehre ich's dich – Wille zur Macht ! »[2]), elle signifie son désir ardent de mourir tel le symptôme d'une maladie incurable, par des manifestations secouant son aristocratie politique, philosophique, artistique, allant jusqu'à tricher face à cette grosse Gesundheit dont Nietzsche avait choisi comme incarnation è tutto festo César Borgia [3]: chaque fois qu'Apollon et sa progéniture lui font miroiter un espoir de convalescence, l'élite ethnique empêche brutalement cette guérison, penchant par réflexe vers sa disparition en tant qu'espèce. Quel est donc cet instinct, si ce n'est celui d'une survie personnelle, la plus banale des autoprotections face à ce tyran en devenir qu'est un peuple mourant ? Tant puissante est cette volonté autodestructrice qu'un groupe, pourtant uni par de mêmes gènes, ne souffre aucune lueur hippocratique émise par un individuum –et je ne présente pas au lecteur quelque sordide complot génocidaire. Non ! Cet ethnos s'adonne à son crépuscule naturellement, voire joyeusement, et court vers son euthanasie empli de la volupté languissante des ébats érotiques outre-tombaux chantée par Sapho dans ses poèmes glyconiens ayant subi les morsures de Chronos [4].

Voilà notre échantillon : un peintre de « la cinématographie vivante et parlante » [5], Ingmar Bergman, homme « antiquaire »[6] s'étant dressé pour la sauvegarde de la beauté ancestrale de la civilisation indo-européenne, mais obligé de mentir artistiquement et honteusement pour protéger son héritage créatif face à une autocratie asservissant l'univers, d'abord occidental, sous son idéologie « tolérante ». Or, c'est précisément en utilisant Bergman comme objet que je livrerai une analyse de l'arbitraire doctrinal, puis fournirai un diagnostic psychosomatique quant aux aptitudes de nos chers Germains et Celtes à poursuivre leur existence.

Le 14 juillet de cette année 2018, lorsque la France putschiste festoyait, célébrant sa « révolution », le royaume de Bernadotte commémorait le centième jubilé d’Ingmar Bergman, s'adonnant toutefois sans vergogne à une entreprise de manipulation car présentant le cinéaste de façon ouvertement mensongère – à moins qu'elle ne se trompe volontairement car une tyrannie frénétique engendre nécessairement des êtres simplets ne pouvant accepter qu’un artiste distingué puisse être en même temps un hérétique ? En effet, cet « être tyrannique » fabriqué selon Platon par le système homonyme [7] a, de nos jours, une caractéristique propre aux espèces en voie de disparition : ils ne font pas que vivre dans l’instantané, mais ils effacent le passé de leur race avec un acharnement tellement puissant qu’ils annihilent leurs propres souvenirs. Et plus le despotisme est intense, plus fréquent est cet effacement constant des mémoires, encouragé par un système friand de grands remplacements de la mémoire réelle, personnelle ou ethnique, par des artifices préconçus. Obtenir une ochlocratie composée d’humanoïdes dépourvus d’existence psychique, opérant une perpétuelle tabula rasa dans leur propre esprit sans qu’il n’y ait besoin de nouvelles terreurs sanglantes – comme celle qui a été imposée à l’Occident suite à la chute de la Bastille –, tel est le rêve de tout totalitarisme : « Il nous faut donc envisager le triomphe sanglant d'une minorité pathologique sur le mouvement majoritaire comme une phase de transition pendant laquelle se concrétise le nouveau contenu du phénomène. Toute la vie d'une société ainsi atteinte est dès lors soumise à des critères de pensée déviante et infiltrée par leur expérience spécifique, en particulier celle qui est décrite dans la session consacrée à la psychopathie essentielle. » [8]. 

Avant de nous engager dans le fond du sujet, voyons comment cette auto-tromperie existe même chez les plus grands créateurs, de manière cette fois innocente. Ne changeons pas d'objet et prenons toujours le cas de Bergman. Le régisseur tellement fier de son artisanat extrêmement nuancé car préparé pendant de longues scènes de répétition qui allaient jusqu’à l’épuisement des acteurs (ce dont il s’enorgueillissait d’ailleurs, opposant son attitude créatrice au travail à la chaîne d’un Spielberg [9]) commet lui-même des fautes grossières, par exemple dans le décor de son film le plus coûteux, à savoir Fanny och Alexander. Souvenons-nous que le tournage de cette épopée commence par une scène qui ne se trouve nullement au début du film, à savoir l’arrivée des enfants avec leur bonne Maj dans leur chambre à coucher suivie par un combat d’oreillers[10] : « [...] pour commencer par quelque chose d'agréable. »[11]. C’est probablement porté par l’enthousiasme du commencement d’un « film-fleuve » (comme il existe des romans-fleuves) pour lequel il rentre dans cette Suède qu'il avait abandonnée que Bergman, normalement extrêmement minutieux et entouré d'une foule de conseillers spécialisés[12], se trompe vulgairement. Nous découvrons tout autour du julgran de cette année 1907[13]une guirlande, bien mise en évidence, composée de drapeaux scandinaves ainsi qu’on a coutume de le voir dans tous les pays nordiques de nos jours et tout comme l’avait sans aucun doute vu toute sa vie durant Bergman, né comme nous le savons déjà en 1918 : nous voyons donc, et à plusieurs reprises, cette chambre décorée pour le Noël de 1907 avec des drapeaux finlandais tel que cela figure sur cette image tirée du film susmentionné (cf. illustration n° 1[14]).

Pire encore, nous voyons Bergman lui-même – dans le documentaire consacré à Fanny och Alexander, film qu'il avait lui-même réalisé en parallèle à son œuvre de fiction ! – devant cette fameuse guirlande comportant le drapeau finlandais inexistant en 1907 : Bergman nous est montré mettant en valeur ce lapsus car l’éternisant face à sa propre figure (cf. illustration n° 2 [15]). Cette faute de Bergman est tout d’abord une aberration géopolitique, car non seulement le drapeau finlandais n’existait pas tel quel onze ans avant la proclamation de la République finlandaise, mais surtout arrachée au Royaume de Suède et annexée par Alexandre Ierde Russie en 1809, la Finlande était alors le grand-duché d’un État étranger souvent historiquement hostile à la Suède. Le drapeau – même futuriste ! – de la Finlande ne devait nullement se trouver sur une guirlande signifiant l'union des nations nordiques à laquelle la Finlande a été enlevée par le Traité de Fredrikshamn.

Par ailleurs, il est tout à fait compréhensible que la Finlande, nouvellement indépendante depuis 1918, ait été joyeusement acceptée dans la famille des pays scandinaves, et plus particulièrement par la Suède qui y fut liée linguistiquement, ethniquement et même politico-militairement compte tenu de l’engagement charnel de volontaires suédois dans la guerre soviéto-finlandaise alors que Bergman avait 21 ans et, sans doute, était porté par un élan patriotico-culturel suédois pour des raisons familiales et civiques que nous examinerons plus loin. En conclusion, il est totalement logique que, dès que Bergman a posé son regard conscient sur le monde environnant, il se voyait entouré de cette guirlande de drapeaux des pays nordiques, celui de la Finlande y compris. Mais surtout, il est plus que pittoresque de voir un drapeau finlandais, ce pays qui n’existe pas encore, autour du conifère d’un Noël de 1907 ! Voilà qu’Ingmar Bergman nous fabrique une fausse réalité en s’appuyant sur son propre vécu et en l’imposant au passé d’avant sa naissance. 

Passons maintenant aux mensonges obligatoires d’Ingmar Bergman, manipulation des esprits quasi religieuse à laquelle il a dû s’adonner pour ne pas être ostracisé vers le GOULag du « politiquement correct » occidental. Et ce drame satirique s’est joué – phénomène intéressant pour chaque philosophe qui est nécessairement un authentique historien à la Thucydide, Nietzsche dixit[16]– alors qu'une nouvelle mythologie d'un Selbsthass surpuissant s'installait dans le Abendland. Car telle est la vérité : Ingmar Bergman est né dans le milieu idéologique quasi le plus représentatif de la Suède à son époque, celui d’un national-socialisme raffiné. En 1987, Bergman publie à Stockholm son ouvrage autobiographique où il décrit avec force détails son voyage dans l’Allemagne nationale-socialiste en tant qu’Austauschkind, voyage auquel il a pu participer parce que son père, un pasteur luthérien qui votait fréquemment pour les nationaux-socialistes suédois (« [...] min far röstade i flera omgångar på nationalsocialisterna. » [17]), l’avait envoyé chez soncollègue du Reich qui prêchait plus par Mein Kampf que par la Bible, sermon qui encourage Ingmar Bergman à saluer les amis de ses hôtes, à maintes reprises, à la « gloire d'Hitler » de la façon la plus naturelle qu'il soit et selon la coutume en vigueur, autrement dit le bras levé : « På söndagen gick familjen till högmässan. Pastorns predikan var förvånande. Han talade inte med utgångspunkt från evangelierna utan från Mein Kampf. Efter kyrkan drack man kaffe i församlingshemmet. Många var i uniform och jag fick åtskilliga tillfällen att höja handen och säga Heil Hitler. »[18]. Plus loin, Ingmar Bergman décrit l'explosion dionysiaque qu’il avait ressentie quand il fut le spectateur/acteur endormi par des longues heures d’attente apollinienne d’un des discours du Führer dont le portrait lui fut offert par son hôte, puis accroché au-dessus de son lit : « På min födelsedag fick jag en gåva av familjen, det var ett fotografi av Hitler. Hannes hängde det över min säng, så att ”jag alltid skulle ha den mannen framför ögonen”, så att jag skulle lära mig älska honom på samma sätt som Hannes och familjen Haid älskade honom. Jag älskade honom också. » [19]– une relation d'intimité spirituelle, de communion littéralement amoureuse s'installe entre le jeune Bergman rentré en Suède et Hitler « Jag älskade honom <Hitler> ». Ignorer, ou pire encore minimiser, cet amour du Führer et de tout ce qu'il incarne pour un Nordique de l'Europe subissant une formation physique, hormonale, intellectuelle, spirituelle est indigne pour un scientifique vrai, à moins que celui-ci ne soit guidé par une paranoïa carriériste dans une Université privilégiant les idéologues et les croyants fanatiques aux chercheurs.

L'auteur de Laterna magica offre davantage de preuves pour ma thèse sur Bergman le National-socialiste : c’est avec horreur que Bergman suit la défaite des troupes de l’Axe : «I många år var jag på Hitlers sida, gladde mig åt hans framgångar och sörjde nederlagen.»[20]. Etla chute de l’Allemagne pour lui fut littéralement l’assombrissement de l’univers tel que le perçoit cet artiste alors  régisseur du théâtre de Göteborg dont la troupe – même un an après la fin de la Deuxième Guerre mondiale ! – est partagée par des haines violentes pro- et anti-Reich : « Då jag året efter krigsslutet kom till Göteborgs Stadsteater, gick en djup och blodigskåra tvärs genom artistfoajén. Där satt Ufa-journalens speaker, organisatörerna av en svensk Riksfilmkammare och de vanliga medlöparna på ena sidan. På den andra: judarna, segerstedtanhängarna, aktörer med norska och danska vänner. Alla satt där, tuggade sina medhavda smörgåsar och drack kantinens usla lank. Hatet var tjockt och kunde skäras. » [21]. Notre imaginaire en tant qu’humain est fabriqué pendant notre enfance, adolescence, jeunesse ainsi qu'au commencement de notre âge adulte. Pour cette raison, les premières décennies de l’héritage cinématographique de Bergman portent une franche empreinte du cinéma national-socialiste allemand et son fameux Det sjunde inseglet, primé par le « Prix spécial » du jury à Cannes en 1957, constitue un échantillon parfait de cette influence esthétique. Mais encore bien avant, en 1949, le Törst (titre français La Fontaine d'Aréthuse) de Bergman nous expose une scène qui serait quasi interdite de nos jours tant l'imaginaire de nos contemporains souhaiterait l'effacer : les héros incarnés par ses deux acteurs préférés de l'époque, Eva Henning et Birger Malmsten, traversent le côté occidental de l’Allemagne vaincue, en ruines, à bord d'un train les menant de Bâle vers la Suède et rencontrent une foule d'ex-citoyens du Reich affamés encore en 1946 [22]– enfants, femmes, vieillards – à qui la femme du couple suédois, pourtant lui aussi nécessiteux [23], distribue de la nourriture, accompagnée dans cette action par tout le train [24]– cet élan humaniste, de Germains à leurs frères dans la détresse, démontre clairement vers quel bord militairo-civilisationnel penche le cœur d'Ingmar Bergman quatre ans après la défaite des troupes de cet Hitler qu'il avait adoré. 

Certes, Bergman n'a pas poursuivi dans son art le développement créatif national-socialiste et cela en raison du monde tel qu'il était devenu quand il est entré dans la vie professionnelle. Pourtant, si le national-socialisme avait vaincu, c'est certainement tout naturellement que Bergman se serait engagé sur cette voie, car les véritables artistes ne se détournent jamais du chemin où ils furent mis durant leur enfance, adolescence, jeunesse et les premières années de leurs existence d'homme. Il suffit seulement qu'on leur offre cette liberté. Ainsi, le comte Léon Tolstoï ayant été dressé à développer ses concepts en langue française ne peut s'empêcher, dans son Война и миръ (un roman pourtant relativement slavophile, assez pro-orthodoxe, passablement anti-français compte tenu des événements entourant la « Guerre patriotique » qu'il décrit), de rédiger les principaux points de cette œuvre en langue française.

De même, Nabokov, anglophile depuis qu'il se souvient de lui[25], se précipite à Cambridge dès que l'opportunité s'offre à lui, puis abandonne la langue russe pour celle de Shakespeare, étant en cela quasi l'unique homme de lettres de la première vague de l'émigration russe ayant fait ce choix. Idem pour August Strindberg, tout Suédois qu'il était, passionné par les langues romanes et le catholicisme qu'elles véhiculent, brave sa patrie luthérienne, non seulement en rédigeant son Inferno directement en français sur le sol suédois à Lund, mais en se rapprochant charnellement d'un catholicisme poétique. Contrairement à ces écrivains heureux car n'étant pas obligés de se mentir à eux-mêmes et de se détourner de leur voie naturelle forcés par le pouvoir, il est aisé de constater que le fait de dévier de cette voie dans laquelle le créateur est lancé massacre souvent l'homme en anéantissant totalement ou partiellement le message de sa vie : combien de fois un Julien dit l'Apostat a-t-il dû se dire chrétien, allant jusqu'à chanter la gloire de l'assassin de ses parents et de son demi-frère Gallus ; il ne lui est finalement resté que deux ans pour se lancer dans une création authentique car on est forcé d'admettre que s'il avait osé manifesté son mithriacisme alors que Constance II était encore empereur, il aurait été exécuté. Pareil pour un Maurras obligé de tronquer son paganisme méditerranéen rythmé par Mistral et la souveraineté maritime contre une aberration qui serait le « catholicisme politique » parisien de l'Action française incessamment confrontée au Vatican envieux de ses emprises sur les esprits de la 3ème république : il a failli en tant que poète, sacrifiant par cela aussi la puissance de son message philosophique. Il n'y a donc rien de plus hardi que, d'abord, oser suivre le conseil offert par Pindare dans la IIPythique : Γένοι᾽ οἷος ἐσσὶ μαθών·, puis s'affirmer urbi et orbi tel quel (en cela, je me souviens aussi de ma propre expérience d'une transition depuis un confortable judaïsme hérité vers le paganisme indo-européen traqué systémiquement – en passant le non moins commode catholicisme traditionaliste). Il serait donc logique que, si Bergman avait poursuivi un cinéma ouvertement national-socialiste issu des doctrines et des esthétiques dont il s'est ouvertement empreint jusqu'en 1945 – autrement dit jusqu'à l'âge de presque 27 ans ! –, il ne nous aurait laissé aucun héritage en tant que régisseur: Bergman a préféré mettre de l'eau dans son vin pour ainsi pouvoir poursuivre sa création. Il se peut qu'à la fin de sa carrière, il ait regretté cette mollesse : « Ett egendomligt beslut mognade långsamt: Aldrig mer politik! Jag borde självfallet ha beslutat något helt annat. » [26].

Revenons à Laterna magica: durant les années 80 du siècle passé, lorsque Bergman rédige son autobiographie, nous sommes à peine 40 ans après la fin de cette Deuxième Guerre mondiale dont de nombreux participants sont encore en vie et portent parfois un témoignage objectif et non passionné sur ces événements : il est donc impossible encore de transformer cette boucherie en un affrontement manichéen du Bien et du Mal par excellence, ce précisément vers quoi virera l’Occident autour des années 1990. La fameuse loi inique Fabius-Gayssot, votée un an plus tard, punissant d’un emprisonnement certaines recherches historiques et ayant par la suite contaminé quasi toute l’Europe, est un symptôme religieux des plus significatifs. Avant ces années cruciales, l’on pouvait être à la fois un des fondateurs de la Sveriges nationella förbund comme le frère aîné d’Ingmar Bergman dans ses années vertes, Dag (« Min bror var en av det svenska nationalsocialistiska partiets stiftare och organisatörer [...] »[27]), comme le décrit Laterna magica, et, quatre décennie après, ambassadeur du royaume à Athènes (quelques années plus tard, brusquement, un tel péché de jeunesse rendra irréalisable toute carrière diplomatique pour un tel Occidental, même s'il vient d’un pays resté neutre durant le dernier conflit mondial). Le cinéma français ne s'est pas spécialement distingué de celui du cinéma scandinave : l'ancien des Waffen SS Charlemagne, un des derniers défenseurs du bunker berlinois, Christian de La Mazière, a pu sans problème monter une agence de promotion de « stars » françaises en 1952 (dont notamment Gabin et Audiard) et côtoyer intimement Gréco, Dalida et Bardot, car, après la Deuxième Guerre mondiale, les vainqueurs voyaient au moins en leurs anciens adversaires des êtres humains, tendance naturelle d’après tout conflit qu’il fallait néanmoins broyer, présentant toute opinion contraire comme une nouvelle hérésie avec son panthéon satanique, ses démons et son enfer carcéral polonais. Et plus la politique monétaire de l’Occident copiait la frénésie de la planche à billets qui avait amené démocratiquement les Nationaux-socialistes allemands au pouvoir [28], plus la création de ce nouveau culte s’avérait obligatoire. Dès lors, exprimant une vérité toute naturelle, Bergman avait violé le tabou d’une dévotion en devenir. L’on avait donc exigé de lui un mea-culpa, un mensonge artistique encore bien loin des dénonciations publiques, deux décennies plus tard, de ces professeurs universitaires français revendiquant – dans un magazine, à la soviétique ! – la conduite d'une enquête pénale « approfondie » à l’encontre de leur collègue mal-pensant [29]. À cette violence, Bergman s’était soumis artistiquement, mais non moins docilement. Sans cette sujétion visant à gommer ses dangereuses origines nationales-socialistes, familiales et spirituelles, l’œuvre de Bergman, progressivement déclarée hérésie doctrinale, aurait été anéantie et toute possibilité de création cinématographique aurait été enlevée à ce maître. Le cinéaste est forcé d’écrire à toute allure une pseudo-autobiographie et de la faire publier à peine quatre années plus tard chez le même éditeur stockholmois « Norstedts » et son père n’apparaît plus sous les traits d’un futur électeur du parti national-socialiste suédois mais comme un adepte des idées plébéiennes marxistes – ce que le vrai Erik Henrik Fredrik Bergman aurait détesté compte tenu des origines ethniques de Marx – qui offre opiniâtrement, sans peur de fâcher le notable régional, la chapelle luthérienne où « il fait chaud »[30]dont il est le gardien à la fois spirituel et temporel à des prolétaires prérévolutionnaires enragés de Gävleborg [31]. Quel ne fut pas l’étonnement des cinéphiles et des psychologues des peuples avertis quand ce fut ce livre de mensonges idéologiques éhontés imposés et non la véridique Laterna magica qui fut choisi pour devenir le scénario d’un film qui porta – immédiatement ! – son nom Den Goda viljan et dont la version longue sortit sur les petits écrans en décembre de la même année 1991 pour, une fois abrégée, être exposée dans les salles de cinéma quelques mois plus tard. Cette tromperie doctrinale obtint la « Palme d’Or » à Cannes, honneur que Bergman avait, sans doute par dégoût de cette tricherie à laquelle il fut poussé par une dictature toute nouvelle pour lui, laissé à son jeune collègue danois Bille August qui présenta le père imaginaire Henrik Bergman entouré des drapeaux rouges d'une foule internationaliste (cf. illustration n° 3).

Bergman refusa de se salir les mains à ce credo d’une nouvelle religion qui, de facto, lui avait interdit de faire un film autobiographiquement honnête fondé sur l’authentique jusqu’à la naïveté Laterna magica. Ce tour de passe-passe cinématographique – ayant entre autre lancé la carrière hollywoodienne de Bille August, chaque acte de servilité idéologique étant communément récompensé, en plus d'avoir forcé Bergman à être interné dans le « camp du Bien », ce qui est de facto une « O. P. A. doctrinale » sur l’ensemble du cinéma scandinave à laquelle Lars von Trier tente de résister par ses soubresauts semi-calculés – fut érigé en un tabou inébranlable dont le garant est cette barbarie sans cesse croissante : la version cinématographique courte des Goda viljan compte incomparablement plus de spectateurs que Laternamagica, de lecteurs. Quant à nos braves collègues académiques, ces professeurs assoiffés de discussions scientifiques (à condition qu'elles ne brisent pas leur carrière !), ils obéissent, tels des journaleux de service, au mot d'ordre systémique : la « bible » des biographes bergmaniens pondue par une professeure états-unienne, évoquant les origines et la jeunesse du réalisateur, ne cite – sur plus de mille pages – jamais le nom d'Hitler [32], pourtant primordial pour le destin et la création d'Ingmar Bergman, lequel, je le souligne de nouveau, a été un admirateur déclaré du Führer non seulement « dans sa jeunesse » (comme l'annoncent les plus intrépides des « historiens »), mais jusqu'à quasi ses 27 ans, âge auquel un homme est formé depuis longtemps ! Le verrouillage de l'Université, ce temple du savoir occidental censé être l'un des derniers bastions de l’éclectisme, est total ! 

            Il existe un esprit humaniste européen actuellement presque oublié qui poussait ces héritiers de l’hellénisme renaissant, parmi lesquels – et en grand nombre – se trouvaient mes consanguins juifs, à dire et à écrire la vérité envers et contre tous. Je dois bien à cet énorme créateur néo-pictural que fut Bergman ce témoignage de vérité qui remet à l’honneur son passé familial tout en le reliant à ses origines créatrices. D'abord, mon examen permet de prévenir les ethnies celtes et germaines – dont Bergman est le représentant idéal tant charnel qu'esthétique – de leur mort certaine si elles ne s'écartent pas de la voie du Selbsthassdans laquelle elles se sont engouffrées, ouvertement incitées au suicide par le très écouté futur premier lauréat du Prix international Charlemagne d'Aix-la-Chapelle (« Die heutigen Rassen und Kasten werden der zunehmen den Überwindung von Raum, Zeit und Vomrteil zum Opfer fallen. Die eurasisch-negroide Zukunftsrasse, äußerlich der altägyptischen ähnlich, wird die Vielfalt der Völker durch eine Vielfalt der Persönlichkeiten ersetzen. »[33]) auquel son jeune successeur dans son obstination pour une « unification européenne » avait rendu un brillant hommage en cette année 2018 : « Recevant le Premier Prix Charlemagne en 1950, Richard de Coudenhove-Kalergiavait nommé cette espérance. Faisant référence à l'œuvre de Charlemagne, il avait dit de l'Europe qu’elle est le retour du rêve carolingien. Ce rêve, c'est celui d'une unité voulue, d'une concorde conquise sur les différences et d'une vaste communauté marchant dans la même direction, celle d'une Europe, chère Angela, cher Xavier, unie en son cœur battant que fut, dès cette époque, cette région. »[34]. Puis, ma recherche historico-littérairo-cinématographique est l’occasion d’alerter nos contemporains, de préférence du monde académique, artistique ou politique, sur l’impossibilité d’avoir de nos jours un metteur en scène tel que Bergman – ce représentant par excellence de la fin d'une civilisation splendide, de l'extinction d'une grande race créatrice, dont ses films ultimes annoncent l'inéluctable bien qu'inévitablement joyeux suicide, Fanny och Alexanderétant un requiem de l'humanité nordique morte avant d'avoir atteint l'âge d'homme –, car dans notre époque tyrannisée par des fanatiques simplistes, Bergman n’aurait tout bonnement pas la permission de réaliser son œuvre.

Le présent article étant l'acte de conférence du Dr Anatoly Livry lu en suédois dans une faculté d'Uppsala, en juillet 2018. 

[1]           Cf. Friedrich Nietzsche, Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Leben dans KSA, Berlin – New York, Walter de Gruyter, 1989, t. 1, p. 258, Nietzsche souligne.  

[2]           Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra, «Von der Selbst-Ueberwindung» dans op. cit., t. 4, p. 149.  

[3]           « Jedes Buch wird reinlich, wenn man eben das neue Testament gelesen hat: ich las, um ein Beispiel zu geben, mit Entzücken unmittelbar nach Paulus jenen anmuthigsten, übermüthigsten Spötter Petronius, von dem man sagen könnte, was Domenico Boccaccio über Cesare Borgia an den Herzog von Parma schrieb: ˮè tutto festoˮ – unsterblich gesund, unsterblich heiter und wohlgerathen [...] » : Friedrich Nietzsche,Der Antichrist dansop. cit., t. 6,  p. 224. 

[4]           Cf. Sapho, Livre V, N° - 95, Les Belles Lettres, Paris, texte établi par Théodore Reinach, 1960, p. 266. 

[5]           Ingmar Bergman, Larmar och gör sig till, Sveriges Television AB, Stockholm, 1997, 00:28:51 – 00:28:53.

[6]           Friedrich Nietzsche, Vom Nutzen und Nachteil der Historie für das Lebendans op. cit., t. 1, p. 258, Nietzsche souligne. 

[7]           Πολιτεία, 577 et suivants. 

[8]           Andrew M. Lobaczewski, La ponérologie politique : Étude de la genèse du mal, appliqué à des fins politiques, La Pilule rouge, Castelsarrasin, traduit par Micheline Deschreider, 2006, p. 199. 

[9]           Måns Reuterswärd, I sällskap med en clown, Sveriges Television AB, Stockholm, 1997, 00:14:00 – 00:14:15.

[10]          Johanna Schiller, A Bergman Tapestry, The Criterion Collection, Irvington, New York, 2004, 00:16:04 – 00:17:42. 

[11]          « The first day of shooting is always dreadful, so we decided to begin with something easy and pleasant. » : Ingmar Bergman, Dokument Fanny och Alexander, Svenska Filminstitutet Cinematograph AB, Stockholm, 1982 – 1985, 00:02:54 – 00:03:00. 

[12]          Cf. Johanna Schiller, A Bergman Tapestry, The Criterion Collection, Irvington, New York, 2004. 

[13]          Birgitta Steene, Ingmar Bergman: A Reference Guide, Amsterdam University Press, 2005, p. 327. 

[14]          Ingmar Bergman, Fanny och Alexander, Version télévision, Svenska Filminstitutet Cinematograph AB, Stockholm, 1982, 00:42:22. 

[15]          Ingmar Bergman, Dokument Fanny och Alexander, Svenska Filminstitutet Cinematograph AB, Stockholm, 1982 – 1985, 00:03:24. 

[16]          « Man muß ihn [Thukydides <A. L.>] Zeile für Zeile umwenden und seine Hintergedanken so deutlich ablesen wie seine Worte: es gibt wenige so hintergedankenreiche Denker. » : Friedrich Nietzsche, Götzen-Dämmerung oder Wie man mit dem Hammer philosophiert, «Was ich den Alten verdanke» dans op. cit., t. 6, p. 156. 

[17]          Ingmar Bergman, Laterna magica, Norstedts, Stockholm, 1987, p. 147. « [...] mon père vota à plusieurs reprises pour les national-socialistes. » : Ingmar Bergman, Laterna magica, Gallimard, Paris, [1991] 2011, traduit du suédois par C.G. Bjurström et Lucie Albertini, p. 169.

[18]          Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 143-144. « Le dimanche, la famille se rendait au temple, Le sermon du pasteur me surprenait. Ce n'était pas un commentaire à partir des Évangiles, mais de Mein Kampf.Après le culte, on prenait le café à la maison paroissiale. Plusieurs, parmi les fidèles, étaient en uniforme et j'ai eu à plusieurs reprises l'occasion de lever le bras et de dire Heil Hitler. » : Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 165.

[19]           Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 146 – 147. « Pour mon anniversaire, la famille me fit un cadeau : une photographie de Hitler, Hannes l'accrocha au-dessus de mon lit pour que ”sans cesse j'aie devant mes yeux cet homme” et que j'apprenne à l'aimer comme Hannes et comme toute la famille Haid l'aimaient. Moi aussi, je l'aimais. » : Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 168 – 169.

[20]          Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 147. « Pendant des années, je fus du côté de Hitler, me réjouissant de ses succès et pleurant ses défaites. » : Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 169.

[21]          Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 147 – 148. « Quand, une année après la fin de la guerre, j'arrivai au Théâtre municipal de Göteborg, un sillon profond et sanglant partageait le foyer des artistes. Il y avait d'un côté le speaker du journal cinématographique de la U.F.A., les organisateurs d'une Chambre Nationale du cinéma et les ordinaires suiveurs, de l'autre les juifs, les partisans de Segerstedt et des comédiens qui avaient des amis norvégiens ou danois. Ils étaient là, mâchonnant leurs sandwiches et buvant le mauvais café de la cantine. La haine entre eux était si épaisse qu'on aurait pu la couper au couteau. » : Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 169 – 170. 

[22]          Ingmar Bergman, Törst, Svensk Filmindustri visar, Stockholm, 1949, 00:02:08. 

[23]          Ibid., 00:18:14 – 00:19:34. 

[24]          Ibid.,00:48:18 – 00:49:25.

[25]          « Я научился читать по-английски раньше, чем по-русски; [...] » : Владимир Набоков, Другие Берегав Собрании сочинений в четырёх томах, Издательство Правда, Москва, 1990, т. 4, c. 174.

[26]          Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 148. « Une étrange décision mûrit lentement en moi : jamais plus de politique. Ce n'est évidemment pas cette décision que j'aurais dû prendre. » : Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 170.

[27]          Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 147. « Mon frère fut l'un des fondateurs et l'un des organisateurs du parti national-socialiste suédois [...]. » : Ingmar Bergman, Laterna magicaop. cit., p. 169.

[28]                Cf. p. ex. : Pierre Jovanovic,Adolf Hitler ou la vengeance de la planche à billets : Et Le document secret de l'OSS sur la personnalité d'Adolf Hitler, Le Jardin des livres, Paris, 2017, 320 p. 

[29]          Cf. p. ex. « Pétition de l'Ecole normale supérieure Lettres et sciences humaines », Télérama, Paris, le 28 avril 2008 : https://www.telerama.fr/idees/petition-de-l-ecole-normale-superieure-lettres-et-sciences-humaines,28371.php

[30]          Ingmar Bergman, Den goda viljan, Version télévision, épisode 3, Sveriges Television, Stockholm, 1991, 00:44:13. 

[31]          Cf. Ingmar Bergman, Den goda viljan, Norstedts, Stockholm, 1991, p. 287.  

[32]          Cf. Birgitta Steene, Ingmar Bergman: A Reference Guideop. cit., 1150 p. 

[33]          Richard Coudenhove-Kalergi, Praktischer Idealismus, Pan-Europa-Verlag, Wien,1925, p.22 – 23. 

[34]          Transcription du discours du président de la République <française>, Emmanuel Macron lors de la cérémonie de remise du Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle, Jeudi 10 mai 2018 : http://www.elysee.fr/declarations/article/transcription-du-discours-du-president-de-la-republique-emmanuel-macron-lors-de-la-ceremonie-de-remise-du-prix-charlemagne-a-aix-la-chapelle/