« L’émigration des Africains est une perte pour l’Afrique d’abord. »

24.06.2016

« Jeunesse africaine, le grand défi à relever » est le titre de l’ouvrage rédigé par Moussa Mara, et édité par Mareuil Editions en ce mois de juin 2016. Président du parti Yelema, ancien Premier ministre du Mali, Moussa Mara se livre à un véritable plaidoyer en faveur d’un renouveau africain, balayant la logique de l’assistanat et de la dépendance vis à vis des autres continents. Appel à la jeunesse et pour la jeunesse africaine d’abord, ce livre propose de nouvelles perspectives pour le développement d’un continent qui subit à la fois une explosion démographique mais également une émigration sans précédent.

Présentation de l’éditeur :

L’Afrique est le continent le plus jeune et le restera encore pendant longtemps. La jeunesse africaine porte-t-elle l’espoir d’un avenir radieux ou constitue-t-elle une menace pour le continent, voire peut-être pour le reste de la planète ? On pencherait a priori pour la seconde alternative tant la démographie inquiétante, la malnutrition, la faible compétence des ressources humaines, l’inégalité des sexes, l’urbanisation galopante et créatrice de bidonvilles, le chômage endémique sans oublier l’extrémisme et le terrorisme forment le quotidien du continent africain depuis plusieurs années.
Le tableau est sombre mais pas désespéré, loin de là, nous dit Moussa Mara dans cet ouvrage, notamment si l’Afrique, par le biais de ses élites, engage un partenariat avec sa jeunesse pour mettre en avant et exploiter son potentiel. Dans cet essai au style enlevé, l’ancien Premier ministre du Mali lance un appel aux élites, gouvernants et décideurs africains. N’ayez pas peur de la jeunesse, elle peut être la chance de l’Afrique !
Il faut mettre en œuvre une politique efficace, responsable, dans un cadre international solidaire, à destination de la jeunesse qui doit être au cœur de tous les débats. Cet appel est destiné aussi aux jeunes Africains eux-mêmes, qui doivent prendre leur destin en main, s’engager tous ensemble dans la vie de la nation. Un discours salutaire et plein d’espoir qui rappelle que la jeunesse est un atout majeur pour un pays ou un continent en pleine croissance.

Moussa Mara – Jeunesse africaine, le grand défi à relever – Mareuil

Nous avons pu interroger Moussa Mara, qui devrait être à nouveau candidat à l’élection présidentielle malienne dans trois ans, sur différents aspects de son livre mais aussi sur les grands sujets de société fondamentaux pour l’Afrique du 21ème siècle.

Breizh-info.com : Pouvez vous revenir sur votre parcours, exceptionnel, faisant de vous un Premier ministre à 39 ans, au Mali..

Moussa Mara : Je m’appelle Moussa Mara, je suis expert-comptable de profession, responsable d’un parti politique dénommé YELEMA (le changement dans notre langue nationale). J’ai eu la chance d’avoir une bonne carrière professionnelle en dirigeant avant mes 30 ans le plus grand cabinet d’expertise comptable du Mali, actif dans plus de quinze pays en Afrique et qui met ses compétences au service des gouvernements, des sociétés, des collectivités, des partenaires au développement…

J’ai eu très tôt une passion pour la vie locale et l’engagement associatif à la base au bénéfice des populations défavorisées, ce qui m’a permis d’être maire d’une commune de BAMAKO notre capitale de plus de 400 000 habitants à l’âge de 34 ans avant d’être ministre de l’Urbanisme et de la Ville à 38 ans et Premier ministre à 39 ans.

Si je dois me résumer, je dirais un jeune homme ayant eu de la chance et qui souhaite en donner autant au plus grand nombre de ses compatriotes, n’hésitant pas à dépenser sans compter son énergie, ses ressources et tout ce qu’il peut dans cette perspective.

Breizh-info.com :  La démographie est-elle le défi majeur pour l’Afrique au 21ème siècle ? Quelles mesures, selon vous, doivent être prises pour enrayer l’explosion démographique exponentielle ?

Moussa Mara : J’apprécie le terme de défi concernant la démographie car elle n’est pas en soi une difficulté si on arrive à la gérer de sorte que sa vitesse ne puisse pas être supportable par nos moyens tout en faisant en sorte qu’elle soit suffisante pour permettre un renouvellement adéquat des générations et une disponibilité permanente de ressources humaines supportant la collectivité.

C’est toute l’importance du point critique, celui à partir duquel on s’engage dans une transition démographique nous conduisant au dividende démographique c’est-à-dire l’effet conjugué d’une baisse de la fécondité et de la mortalité infantile signe d’une meilleure gestion de la procréation et d’un investissement appréciable dans la qualité des ressources humaines.

L’Afrique sub saharienne doit travailler pour tendre vers ce point critique par une plus grande communication autour de ces questions, une meilleure mise à disposition de moyens de contraception, une meilleure association des femmes aux questions de planning familial et sans doute un renforcement de l’éducation des femmes.

Breizh-info.com : autour de quel seuil démographique l’Afrique doit elle redescendre pour assurer son développement ?

Moussa Mara :  Les études démontrent qu’avec un taux de croissance de la population de 3%, il faut un taux de croissance économique de 7% pendant 18 ans pour obtenir le doublement du PIB par habitant, ce qui est l’un des meilleurs signes de développement.

Si le taux de croissance de la population descend à 2%, avec le même taux de croissance économique, on mettrait seulement 14 ans pour doubler le PIB par habitant, cela montre l’impact de la démographie.

Si le taux de croissance était de 5% par an, ce qui est plus proche de la réalité en Afrique, il faudrait 24 ans pour doubler le PIB par habitant avec un taux de croissance démographique de 2% et 35 ans si la croissance démographique était de 3%.

Certains pays africains ont des taux de croissance de la population de 3% par an, cela est difficilement supportable quand on sait que la croissance économique dans nos pays est erratique. Cependant on peut difficilement fixer un taux idéal de croissance démographique, mais on peut estimer qu’il devrait être inférieur à 3%, tourner autour de 2% ou un peu moins.

Breizh-info.com : Le Mali , votre pays, est-il un modèle pour le reste de l’Afrique ?

Moussa Mara : Modèle dans quel domaine ? Si vous évoquez celui de la question démographique, je ne le pense pas car nous sommes un pays dont la grande vigueur démographique en fait le 3e pays le plus jeune au monde et où il y a moins d’actifs que d’inactifs.

Breizh-info.com : Quels sont les pays africains qui doivent servir de modèle et de locomotive pour le développement de l’Afrique ?

Moussa Mara :  Notre continent a la chance de disposer, dans chacune de ses régions, de pays pouvant et devant être des locomotives régionales sur le sentier du développement. Le Nord a l’Égypte mais aussi l’Algérie et le Maroc. L’Ouest a le Nigeria. L’Est a l’Éthiopie, le Kenya ou la Tanzanie. Le Centre a besoin d’un Grand Congo à côté de l’Angola. Le rôle de l’Afrique du sud dans la partie australe du continent est un modèle du genre.

Chacun de ces pays doivent se fonder sur une gouvernance modèle inspirée par un leadership éclairé et s’engager dans un processus d’intégration qui tirera sa région dans le sens d’une plus grande collaboration – complémentarité au bénéfice de tous.

Breizh-info.com : Les puissances du monde entier attribuent chaque année des milliards d’euro pour l’Afrique. Où va cet argent ? N’est-ce pas une forme de néo-colonialisme ou d’assistanat ?

Moussa Mara : Il est vrai que certaines aides ne favorisent pas le renforcement de nos économies et de nos systèmes de productions, seuls à même de sortir durablement le continent de la pauvreté. Il est aussi vrai que l’aide peut alimenter les détournements et autres mauvaises pratiques quand le système étatique n’est pas performant pour assurer une bonne régulation. Mais je me garderais de généraliser ou de stigmatiser. Intrinsèquement l’Afrique d’aujourd’hui a besoin d’aide pour son essor mais pas de n’importe quelle aide ni d’aide employée dans n’importe quelle condition.

Breizh-info.com : Les responsables européens aident-ils vraiment l’Afrique aujourd’hui en la prenant par la main ? (aide au développement, marchés gérés par des multinationales, …)

Moussa Mara  : Je préfère répondre en nous pointant du doigt, nous les Africains. C’est à nous d’identifier nos difficultés, d’apprécier les solutions appropriées, apprécier en quoi nous avons besoin d’aide pour régler nos problèmes et comment nous devons être aidés.

À nous également de mettre en place un système de gouvernance au bénéfice des populations, un système économique mettant en avant nos avantages comparatifs et nous battre pour que nos intérêts prévalent dans nos rapports avec les autres. Un pays pris isolement peut y arriver un peu mais un groupe de pays travaillant ensemble peuvent faire de grands résultats si leurs leaders ont l’intelligence de collaborer.

Breizh-info.com : Rejoignez-vous les positions de l’africaniste Bernard Lugan qui explique qu’il faudrait à nouveau « décoloniser’ l’Afrique pour que celle-ci redémarre ?

Moussa Mara : Dans le wagon de tête des grands pays du monde aujourd’hui, on y trouve aussi bien des pays n’ayant jamais été colonisés que ceux qui sont subi les affres de la colonisation et des destructions. Il ne faut pas se focaliser sur la colonisation ou sur la mauvaise décolonisation pour justifier tous les maux du continent.

Nous, Africains, nous devons savoir que nos destins sont entre nos mains, nous devons savoir faire les bons diagnostics de notre situation, identifier les remèdes appropriés, savoir répartir les efforts entre nous pour espérer nous en sortir ensemble.

Ceux d’entre nous qui sont relativement prospères par leurs richesses naturelles, doivent savoir investir dans le capital humain et la production locale pour renforcer les bases de leur économie et sortir de la fragilité tout en travaillant avec leurs voisins pour élargir la taille des marchés et répandre la prospérité. En la matière, le leadership sera déterminant.

Je dirais que l’Afrique a davantage besoin de leadership visionnaire et collaboratif avec ses peuples que de « décolonisation » ou de débats sur la décolonisation.

Breizh-info.com : Comment expliquer vous l’expansion de l’islamisme radical sur votre continent ces dernières années ? Quels sont les efforts faits par les Etats africains pour l’endiguer ?

Moussa Mara : Voilà un domaine où la carence du leadership, notamment le leadership politique, est criante. La carte de l’islam radical, notamment dans le Sahel, se confond souvent avec la carte de la pauvreté et des incapacités étatiques et donc des dirigeants. Au-delà des facteurs internationaux qui impactent forcement la radicalisation de certaines franges de nos populations, il faut retenir la difficulté des pouvoirs publics à fournir les services appropriés aux populations .

De même que les déficit de gestion du fait religieux qui crée des tensions intercommunautaires, inter confessionnelles ou sociales mettant en cause la laïcité. Autrement dit, il nous faut des autorités qui travaillent sérieusement sur les rapports entre l’État et les religions, entre les religions, la place des religions dans la société afin de bien spécifier la mise en œuvre de la laïcité, tout en s’évertuant à bâtir un État équitable, juste, fournissant les services appropriés aux populations quel que soit leur situation.

Breizh-info.com : Etes vous inquiet de l’émigration massive d’africains vers l’Europe (et des tensions qui en découlent avec une population européenne qui ne veut pas « accueillir toute la misère du monde ») ? Quel message adressez vous à la jeunesse africaine ? A-t-elle un espoir en Afrique ?

Moussa Mara :  L’émigration des Africains est une perte pour l’Afrique d’abord. Il faut faire ce constat et nos autorités doivent se convaincre de cela. Un espace qui voit sa jeunesse le fuir ne peut être une terre d’espérance !

Nous devons donc nous organiser, depuis nos villages, dans nos communautés jusqu’à nos élites en mettant à contribution notre diaspora pour faire en sorte de retenir nos jeunes. Nous devons tenir un langage de vérité à la jeunesse mais travailler en même temps dans l’exemplarité pour qu’elle nous accorde un peu de crédit.

L’émigration est d’abord une affaire africaine, cela n’est pas perceptible aujourd’hui car on a l’impression que c’est un problème pour les pays d’accueil et que ce sont ces derniers qui induisent le mouvement pour le stopper. Cela n’est pas possible.

Les pays africains et les organisations africaines doivent élaborer des politiques multidimensionnelles pour gérer cette question. Les pays d’accueil seront ensuite saisis pour aider à la mise en œuvre de ces stratégies, notamment la question de la lutte contre les mafias qui exploitent la misère des gens ou encore la question des initiatives de développement socio-économique permettant aux jeunes africains d’avoir de quoi vivre en Afrique.

Propos recueillis par Yann Vallerie pour Breizh Info