Toute attaque contre un allié russe est une attaque indirecte contre la Russie

21.09.2020

Mohsen Abdelmoumen : Dans votre livre « Coaching & conflicts », vous évoquez le concept de guerre hybride. Pouvez-vous expliquer ce concept de guerre hybride à notre lectorat ?

Dr. Leonid Savin : La première utilisation connue du terme « guerre hybride » remonte à 1998 dans un article de Robert Walker intitulé « Spec Fi : the United States Marine Corps and Special Operations » (le corps des Marines des États-Unis et les opérations spéciales) où l’auteur qualifie la guerre hybride de cette manière : « La guerre hybride est celle qui se trouve dans les interstices entre la guerre spéciale et la guerre conventionnelle. Ce type de guerre présente des caractéristiques à la fois du domaine spécial et du domaine conventionnel, et nécessite une extrême souplesse pour assurer la transition opérationnelle et tactique entre le domaine spécial et le domaine conventionnel ».

Plus tard, le concept de guerre hybride a été promu dans l’article de James Mattis et Frank Hoffman publié en novembre 2005. Les deux auteurs sont des officiers de marine professionnels et James Mattis a ensuite occupé le poste de secrétaire à la Défense des États-Unis. Il s’agissait de courts textes de 2 pages centrés sur l’expérience de l’Afghanistan et de l’Irak où les forces américaines sont intervenues quelques années auparavant. Le récit principal portait sur les méthodes irrégulières – terrorisme, insurrection, guerre sans limite, guérilla, ou coercition par des groupes de narco-criminels exploitant la perte de contrôle de l’État en faillite. Les auteurs ont déclaré que ces méthodes se développent et se perfectionnent, et qu’elles constitueront un défi pour les intérêts américains en matière de sécurité à l’échelle mondiale.

Plus tard, Frank Hoffman a développé ce concept dans son essai « Le conflit au XXIe siècle : La montée des guerres hybrides » publié en 2007. L’idée principale était qu’au lieu de séparer des adversaires ayant des approches fondamentalement différentes (conventionnelles, irrégulières ou terroristes), il existe des rivaux qui emploieront toutes les formes de guerre et de tactique, peut-être simultanément. Les documents officiels et les stratégies de l’armée américaine utilisés dans ce travail ont également inventé le terme « hybride » et le mélange de tactiques traditionnelles et non traditionnelles ainsi que de technologies simples et sophistiquées également mentionnées. Frank Hoffman a fait valoir que les menaces hybrides englobent toute une gamme de modes de guerre différents, y compris des capacités conventionnelles, des tactiques et des formations irrégulières, des actes terroristes, y compris la violence et la coercition aveugles, et des désordres criminels. Les guerres hybrides peuvent être menées à la fois par des États et par divers acteurs non étatiques.

Le commandement des forces conjointes américaines a adopté le concept de menaces hybrides en 2009 pour mettre l’accent sur tout adversaire qui utilise simultanément et de manière adaptative un mélange sur mesure de moyens ou d’activités conventionnels, irréguliers, terroristes et criminels dans l’espace de combat opérationnel. Au lieu d’être une entité unique, une menace ou un adversaire hybride peut être composé d’une combinaison d’acteurs étatiques et non étatiques.

Plus tard en 2014, Hoffman a écrit « tout adversaire qui emploie simultanément un mélange adapté d’armes conventionnelles, de tactiques irrégulières, de terrorisme et de comportement criminel dans le même temps et le même espace de combat pour atteindre ses objectifs politiques » et a noté que les menaces hybrides sont une construction développée par le corps des Marines il y a dix ans.

L’OTAN a également mis l’accent sur les menaces hybrides au cours de la dernière décennie. L’article de la Revue de l’OTAN publié en 2014 stipule que « les conflits hybrides impliquent des efforts à plusieurs niveaux visant à déstabiliser un État en fonctionnement et à diviser sa société ».

Pour moi, la guerre hybride est un concept ouvert avec différents éléments. Le droit, par exemple, est un nouvel aspect du conflit non cinétique visant à « utiliser le droit comme une arme pour manipuler les paradigmes juridiques ».

Les ONG et les médias, ce qu’on appelle le « Soft Power », ne sont-ils pas devenus des armes redoutables dans ces guerres qui se mènent contre les peuples et pour l’intérêt de l’oligarchie mondiale qui dirige le monde ?

Ils sont et ont été actifs de cette manière depuis des décennies (y compris à l’époque de la guerre froide). Toutes les ONG et les médias ne sont pas impliqués dans ce processus, mais surtout de puissants géants occidentaux tels que Endowment for Democracy, Republican Institute, Institute of Peace, etc. De nouvelles institutions comme CANVAS ou des groupes spécifiques comme les Casques blancs sont également des outils d’intervention directe ou indirecte. Dans la plupart des cas, les armes fournies par ces ONG ou par les gouvernements servent à justifier des décisions politiques, y compris des sanctions économiques et des agressions militaires.

De nombreux milliardaires ont soutenu les efforts de ces fondations et ont créé leurs propres fondations (comme Pierre Omidyar ou les familles Rockefeller et Soros).

Il en va de même pour les médias – le New York Times et le Washington Post ainsi qu’une coalition de différents blogueurs engagés et de projets spéciaux ont un cadre politique très clair. Les grands médias sont détenus par certains groupes financiers ou entreprises. Les petits médias sont utilisés comme une tactique d’essaimage pour les mêmes objectifs. Davantage d’articles-opinions impliquent une image des intérêts des peuples et un choix démocratique. Mais il est très facile de suivre le moment où une nouvelle publiée par une agence ou une télévision et qui a commencé à se répandre immédiatement reflète une activité synchronisée dirigée à partir d’un centre.

Les réseaux sociaux comme Facebook, YouTube et Twitter servent ces actions – en imposant la censure et l’interdiction des points de vue alternatifs et en promouvant un point de vue consensuel sur la manière de contrôler les communications et les flux d’informations.

Nous voyons donc l’effet d’un monopole bien organisé dont les architectes prétendent contrôler et influencer le monde entier.

On parle beaucoup de Georges Soros dans le financement des ONG impliquées dans les « révolutions » de couleur et le « printemps » arabe, mais vous évoquez également d’autres hommes d’affaires « philanthropes » qui seraient impliqués dans ces déstabilisations sans être connus. Ne pensez-vous pas que Georges Soros n’est que la pointe apparente de l’iceberg ? Ce qui est caché n’est-il pas plus effrayant encore ?

George Soros a été un pionnier avec son Open Society. Il est partisan de l’idéologie proposée par Karl Popper qui était critique à l’égard des idées de Platon et de nombreux philosophes. En fait, l’approche de Popper semble très faible. Mais Soros a commencé à développer ses idées mêlées à la politique contemporaine. Après l’effondrement de l’Union soviétique, il a présenté son activité comme une assistance aux peuples des anciennes républiques soviétiques pour construire une société plus prospère. Dans de nombreux cas, les bénéficiaires sont simplement intéressés par l’obtention de ses subventions et ne se soucient pas des idées de société ouverte. Ils ont agi comme une organisation parapluie et ont fourni des fonds pour différentes raisons.

Puis, après des années, ses idées et ses actions ont été soigneusement analysées et reconnues comme dangereuses pour la souveraineté et la sécurité nationale dans de nombreux pays. Même dans certains États de l’UE, son activité a été reconnue comme illégale.

Mais ses fonds sont si importants que Soros a un vaste groupe d’agents au Parlement européen ainsi que dans les gouvernements de nombreux pays.

Il y a également davantage de personnes et d’organisations qui font un travail similaire dans de nombreux domaines. On peut citer le Turc Fetullah Gullen, qui a construit son propre réseau d’influence dans les pays d’Asie centrale et des Balkans. Ses adeptes se sont infiltrés dans les structures gouvernementales, les grandes entreprises et les organisations internationales. Il se sent à l’aise en vivant aux États-Unis et les tentatives du président turc Tayyep Erdogan pour l’extrader en Turquie n’ont aucun résultat.

Bill Gates avec sa fondation et ses projets est une autre personne qu’il faut mentionner. Les insectes génétiquement modifiés et les micropuces spéciales implantées dans le corps humain sont deux des projets les plus scandaleux de Microsoft qui pourraient avoir un impact mondial.

La liste de ces personnes est très vaste. De l’Ukraine et de la Moldavie jusqu’aux îles offshore et aux pays de l’Asie-Pacifique, nous pouvons trouver de nombreux oligarques liés à l’Occident et servant de passerelles dans l’intérêt de l’Occident.

Devrions-nous analyser leur activité dans le contexte du renseignement, des opérations d’influence et de la sécurité nationale ? Je pense que oui.

Même en Occident, les gens commencent à avoir peur de ces groupes et à prêter attention à l’insurrection ploutocratique – nouveau terme spécifique proposé par un analyste militaire américain pour décrire le phénomène des oligarques qui peuvent déclencher des conflits à plusieurs niveaux contre les États et leur propre peuple. Il est très possible que nous puissions être confrontés à sa manifestation juste avant et pendant les élections de novembre aux États-Unis.

Comment expliquez-vous l’hostilité de l’Union européenne à l’égard de la Fédération de Russie et le maintien des sanctions à son égard ?

C’est à la fois illogique, irrationnel et contraire aux intérêts naturels des pays européens. Il y a deux grands problèmes avec les politiciens de l’Union européenne : 1) l’inertie face à l’influence américaine et l’empressement à suivre tout ordre de Washington ; 2) les groupes néolibéraux permanents ayant pour objectif la domination économique sur le peuple et l’expansion.

Mais en raison des spécificités structurelles de l’UE et des mécanismes de prise de décision, certains membres de l’UE qui sont critiques à l’égard de ces actions ne peuvent pas agir indépendamment et doivent suivre un programme commun.

Un autre contexte est l’histoire. D’un point de vue historique, nous pouvons mentionner les tentatives des puissances européennes pour conquérir la Russie – Napoléon au 19e siècle et Hitler au 20e siècle ne sont que les exemples les plus significatifs.

On peut y ajouter l’idée du caractère exceptionnel et de la supériorité. L’idée de racisme est un produit européen. Même Karl Marx, avec son idée de solidarité entre les classes ouvrières du monde entier, a parlé de la nécessité de lutter contre la Russie dans le cas d’une guerre germano-russe. Cela signifie la nation d’abord, pas la classe !

L’intégration européenne a également besoin de moteurs. Parce que le nationalisme de chaque pays ne peut pas être utilisé pour une politique d’intégrité et peut conduire à des contradictions, un autre élément du nationalisme est utilisé – l’ennemi extérieur. Si nous analysons les discours et les textes des politiciens européens, de nombreux marqueurs sont utilisés pour l’Autre – la Russie, la Chine, l’Iran, les pays musulmans (Islam), y compris la Turquie, qui cherchent l’Union européenne depuis des décennies. Ils ont essayé de formuler un cadre différent pour la politique de voisinage, mais cela semble être un outil d’expansion de toute façon.

Les troubles que connaît la Biélorussie ne ciblent-ils pas en réalité la Russie ? Ne pensez-vous pas que là aussi il y a un soft power, des médias, des ONG et des cercles occultes qui sont à l’œuvre pour déstabiliser non seulement la Biélorussie mais la Fédération de Russie ?

Toute attaque contre un allié russe (la Biélorussie est un véritable allié, pas un partenaire, car nous avons l’État de l’Union de la Russie et le Biélorussie est un membre actif de l’Union économique eurasienne ainsi que de l’OTSC [ndlr : Organisation du traité de sécurité collective]) est une attaque indirecte contre la Russie. Toutes les allégations des politiciens occidentaux de ne pas s’immiscer dans les affaires de la Biélorussie sont des positions hypocrites, car ils le font ouvertement et sont intéressés à miner la souveraineté de ce pays.

La Pologne et la Lituanie sont les principaux acteurs de la déstabilisation de la Biélorussie. Mais les États-Unis ont également été impliqués parce qu’ils voulaient détruire l’Union économique eurasienne. La République tchèque et l’Ukraine ont joué des rôles complémentaires.

Dans un certain sens, c’était une erreur du président Loukachenko d’avoir autorisé les activités pro-occidentales dans son propre pays. Des actions subversives ont été planifiées pendant des mois et l’activisme des médias et des ONG a été parrainé par l’Occident.  Maintenant, les dirigeants de la Biélorussie comprennent leurs propres erreurs. En raison de son charisme personnel et de sa volonté politique, ainsi que de l’unité des services de l’armée et de la sécurité, Loukachenko n’a pas répété le parcours de Viktor Ianoukovitch qui a perdu l’Ukraine et est parti.

Comment expliquez-vous la sinophobie et la russophobie ambiantes dans les cercles de décision aux États-Unis et en Europe ? Les Occidentaux ne sont-ils pas toujours dans la Guerre Froide ?

Le célèbre défenseur de l’exceptionnalisme et de l’impérialisme américain Brooks Adams, dans son livre « The New Empire » publié en 1902, parle de la nécessité d’empêcher la création de toute union entre la Russie, l’Allemagne et… la Chine ! Aujourd’hui, la Russie et la Chine entretiennent de bonnes relations et se considèrent comme une arrière-cour stratégique dans un éventuel conflit militaire avec les États-Unis. Imaginons ce qu’il serait possible de faire si l’Allemagne rejoignait cette « alliance » !

Pour une politique atlantiste réussie, l’Allemagne devait être sous le contrôle des États-Unis. La montée des régimes pro-américains en Europe centrale s’inscrit dans la même logique. Le cordon sanitaire doit séparer l’Allemagne de la Russie si Berlin veut mener une stratégie plus pro-continentale.

La guerre froide est une vieille étiquette, maintenant les conditions sont différentes. De nouveaux termes sont apparus, comme « guerre cool » ou « deuxième guerre froide ». Mais en fait, il s’agit d’une rivalité géopolitique. L’Occident joue un jeu de deux poids, deux mesures, et de dessous cachés.

Comment expliquez-vous que l’OTAN continue sa politique d’extension vers l’est alors que de nombreux responsables occidentaux la considèrent comme obsolète, le président Macron définissant cette organisation en état de « mort cérébrale » ?

En réalité, l’OTAN est un résidu de l’époque de la guerre froide. Macron a critiqué l’OTAN pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, il n’existe pas de véritable politique de sécurité unifiée pour tous les membres. Les attaques terroristes à l’intérieur des pays de l’OTAN, dont la France, sont un signe de dysfonctionnement. L’immigration clandestine est le deuxième. Les flots d’extrémistes ainsi que de demandeurs d’asile et les réfugiés viennent de nombreux pays d’Asie et d’Afrique, et non de Russie. Des analyses de recherche ont indiqué que la promotion de cette migration (vers les pays d’Europe continentale) était dirigée depuis le Royaume-Uni et les États-Unis par certains groupes (en général, c’est une sorte de politique pro-Soros). Troisièmement, les conflits visibles entre les membres – la Turquie contre la Grèce est l’apogée visible de cette tendance. Ajoutons à cela la dépendance des pays de l’OTAN vis-à-vis des approvisionnements en provenance des États-Unis. Et enfin – les fausses histoires sur la menace provenant de la Russie.

Les efforts de l’UE pour créer sa propre armée et ses propres institutions de sécurité ont aussi leur importance.

Dans un de vos articles très intéressant et important, vous avez évoqué la présence de la « Mafia de West Point » qui est en liaison avec la « Silicon Mafia ». Le pouvoir réel aux États-Unis n’est-il pas constitué par ces deux mafias ? Sous le règne de ces deux mafias, peut-on encore parler de démocratie aux États-Unis ?

Le complexe militaro-industriel est l’un des piliers de l’establishment américain depuis des décennies.Le deuxième est le système bancaire. La Silicon Mafia semble être un nouveau joueur dont les ambitions changent la donne. La mafia de West Point est un phénomène temporaire, parce qu’elle reflète les efforts conjoints d’un groupe lié par des liens professionnels. Mais les conséquences peuvent être fixées pour les générations futures. La Silicon Mafia est plus souple, et elle a peu de moyens, mais tous recherchent des fonds de l’État et du Pentagone. C’est un nouveau type d’économie connu sous le nom de zeta-capitalisme.

Il faut mentionner les instituts de lobbying aux États-Unis pour avoir une vue d’ensemble.

Mais qu’est-ce que la mafia elle-même ? Il s’agit d’éléments auto-organisés de la société avec un système de hiérarchie et des lois et coutumes propres. En général, elle a un caractère très autoritaire. Si le gouvernement ou les élus officiels ne sont pas capables d’organiser la vie politique et économique de manière adéquate, certaines personnes viendront imposer leur propre vision de la vie.

En fait, ces termes – West Point mafia et Silicon mafia – ont été proposés par des auteurs américains, et non par moi-même, qui présentaient une distanciation sociale et une attitude critique envers le gouvernement et le monde des affaires. Et la question est de savoir qui sert le peuple si le gouvernement devient une sorte de mafia ?

Dans un autre de vos articles tout aussi instructif, vous évoquez l’omniprésence de groupes néonazis et satanistes tels que l’Ordre des 9 Angles, l’Église de Satan et le Temple de Set dans l’armée et les services de renseignement US. D’après vous, quel est l’impact de ces groupes au niveau de la décision politique et quel est leur degré de nuisance que ce soit au niveau des États-Unis ou au niveau mondial ?

Cette situation reflète l’érosion des valeurs traditionnelles aux États-Unis en général. Au moins les confessions chrétiennes ont été les fondatrices de ce pays ainsi que la base sociale pour la stabilité politique. Maintenant, sous l’idée de tolérance et de liberté d’expression, certaines bandes d’obscurantistes et de pervers se sont incorporées dans différentes agences gouvernementales. Les affaires impliquant des satanistes et des groupes occultes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. D’autres questions doivent être posées, notamment en rapport avec les récents scandales. Quelle était l’identité religieuse de Jeffrey Epstein ? Quel est l’agenda développé dans les différents clubs politiques de haut niveau ? Comment toute la symbolique promue par le groupe Rockefeller a-t-elle affecté la politique et quelle signification exactement ont-ils donné à la partie visuelle de leurs propres projets ? La démocratie, c’est aussi la transparence. Si les États-Unis prétendent être un pays démocratique, ils devraient être en mesure de savoir ce qui se passe à l’intérieur du système de pouvoir, y compris au sein des forces armées et des organismes chargés de faire respecter la loi.

Selon vous, la solution en Libye ne doit-elle pas être politique ? Tout le monde n’est-il pas perdant en cas de guerre ?

Oui, bien sûr. C’est une guerre très étrange qui rappelle les guerres sales pour les ressources en Afrique entre mercenaires des pays occidentaux. Rien de bon pour le peuple libyen.

La Libye est également un bon exemple de l’inefficacité des Nations unies, parce que 1) la chute de Kadhafi a eu lieu après la résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies d’imposer un blocus autour de ce pays et qu’elle a suivi l’opération de l’OTAN et l’intervention des forces spéciales ; 2) aucun effort de stabilisation n’a été fait par l’ONU après l’effondrement de l’État libyen.

Maintenant, la Libye est également devenue un lieu de guerre par procuration entre d’autres États. Et toutes les grandes puissances aimeraient ne pas en assumer la responsabilité.

La Libye est devenue un sanctuaire de djihadistes. On évoque la présence de plus de 20 000 djihadistes qu’Erdogan a transféré de Syrie vers la Libye. Le combat contre les djihadistes en Libye et au Sahel ne doit-il pas être la priorité de tous les pays ?

Le problème du djihadisme est une question très complexe. Au départ, il y a différents types de militants qui proclament l’idéologie djihadiste. En second lieu, il s’agit de personnes peu qualifiées, mais d’un autre côté, elles constituent un matériel utile pour les méthodes de la ligne dure d’ISIS appliquées en Irak et en Syrie. Les djihadistes peuvent être envoyés pour prendre les champs de pétrole ou les stations de raffinage. Mais ils ne peuvent pas faire tout le travail à eux seuls. Les hauts responsables doivent être impliqués. Souvenons-nous de la contrebande de pétrole en provenance d’Irak et de Syrie lorsque des caravanes de transport sont entrées en Turquie. En Libye, des routes maritimes et des pétroliers sont nécessaires. Il y a donc des intérêts économiques derrière la propagande facile et l’implication des services spéciaux.

Comme je l’ai dit dans la réponse précédente, l’ONU est dysfonctionnelle. Les États africains ne sont pas assez puissants pour empêcher la propagation des conflits. Mais si les puissances occidentales n’interviennent pas, il y a probablement intérêt à maintenir ce conflit. Cette situation n’est qu’une option politique.

Erdogan utilise des organisations composées de félons algériens qui ont été impliqués d’une manière directe dans le conflit syrien en étant avec Al-Nosra et Daech. Ces organisations ciblent aujourd’hui l’armée algérienne et les services de renseignement algériens. Ce cheval de Troie utilisé par Erdogan pour déstabiliser mon pays l’Algérie et instaurer un nouveau califat ottoman ne menace-t-il pas d’embrasement toute la Méditerranée, voire le monde ? Quelle est la position de la Fédération de Russie, alliée de l’Algérie, par rapport au jeu trouble d’Erdogan en Libye ?

La Russie a une longue histoire de partenariat avec l’Algérie. Et maintenant, nous fournissons différents types d’armes et des instructeurs militaires pour les formations. Mais outre les tentatives d’infiltration par des agents turcs, il y a quelques extrémistes locaux ainsi que des activités rebelles de groupes ethniques locaux (amazighs). L’esprit de la dernière guerre civile est également assez fort. À mon avis, il faudrait élaborer une nouvelle feuille de route pour la sécurité de la région. Elle doit comporter deux niveaux : un niveau méditerranéen avec la participation de pays européens et d’observateurs neutres (Russie, Chine) et une dimension maghrébine spécifique avec un ensemble de solutions ancrées dans les traditions et cultures locales. La région est bien connue pour ses traditions soufies et son enseignement de l’islam, qui ont tous deux besoin de renaître. Le djihadisme est dérivé des éléments rationnels et utilitaires de l’Islam comme le wahhabisme en Arabie Saoudite. Il a été efficace pendant des années en raison de l’analphabétisme des gens dans certains pays et de l’aide financière qui a été interprétée comme un don d’Allah. Certains religieux extrémistes ont soutenu la justification de ces idées.

Il y a deux façons de briser ce cercle vicieux. D’en bas – par une éducation spirituelle de qualité, d’en haut – par l’appareil d’État.

La pensée islamique ne peut pas exister dans sa propre sphère uniquement, tout comme les traditions patriarcales russes (chrétiennes orthodoxes) ne peuvent pas être isolées du monde. Le polylogue devrait être mis en œuvre à un niveau diplomatique élevé. Les valeurs d’abord, les intérêts ensuite.

Quoi qu’il en soit, la Russie pourrait être plus impliquée dans le sens d’une coopération mutuelle. Lorsque le gouvernement syrien a demandé de l’aide, Moscou a analysé tous les risques et défis puis a soutenu officiellement Damas. Si le gouvernement algérien manifeste un intérêt similaire, la Russie devrait être officiellement invitée.

Concernant les ambitions néo-ottomanes de la Turquie, c’est une épée à double tranchant. Ankara est intéressée à combler tout vide politique dans la région, en particulier sur les territoires de l’ancien empire ottoman. Mais il y a une résistance intérieure de la part des groupes pro-occidentaux et libéraux jusqu’au militantisme kurde. Il y a un risque de surtension pour la Turquie. Maintenant, la Turquie est confrontée à une crise supplémentaire autour de la question israélo-palestinienne et de la décision des Émirats arabes unis de reconnaître Israël. Les États-Unis soutiennent l’accord de Dubaï et de Tel-Aviv, ce qui signifie une pression accrue sur la Turquie et son allié régional, le Qatar. L’Égypte rejette également les ambitions de la Turquie et réprime la confrérie des frères musulmans à l’intérieur du pays qui est également source de djihadisme régional. Les tensions s’accentuent…

La crise du Covid-19 a montré la faillite du système capitaliste avec l’arrêt de l’économie, le manque de matériel médical dû à la délocalisation des usines et à la désindustrialisation des pays capitalistes, la saturation du système hospitalier, l’amateurisme et la médiocrité des gouvernements occidentaux, etc. Ne pensez-vous pas que l’une des leçons majeures de la crise du Covid-19 est qu’il faut dépasser le système capitaliste ?

Le Covid-19 comme le conflit était un bon test pour évaluer l’efficacité des différentes nations et des différents types de gouvernance. Mais certaines entreprises ont exploité la crise du Covid pour promouvoir leur propre activité et faire plus de profits (comme Amazon par exemple). D’un autre côté, on estimait que le confinement n’était qu’un jeu et qu’il n’y avait pas de pandémie, la plupart des cas mortels étant la conséquence de vaccinations organisées avant et surtout ciblées sur les personnes âgées car elles ont une faible immunité.

À mon avis, Covid a également une dimension métaphysique. Il nous rappelle que tant de choses restent encore inconnues.

Si nous nous concentrons sur les maladies et les virus, ce domaine est multicouche et interconnecté. Nous tuons un type de virus par des moyens médicaux et oublions que ce virus est l’ennemi d’autres types de virus, se propageant rapidement lorsqu’il n’y a pas de résistance naturelle. L’industrie de la viande (en particulier le segment des produits de haute technologie) a également un impact sur l’immunité de l’humanité.

Mais la leçon à retenir est que les gens de tous les pays sont fermement opposés aux manipulations organisées sous le couvert de limites médicales ou d’une quarantaine nécessaire.

Et le Covid-19 a également marqué l’échec de l’OMS. C’est la raison pour laquelle Donald Trump a pris la décision de quitter l’organisation. Et, oui, c’est aussi un échec du capitalisme. Parce que le capitalisme promettait une société bienveillante et sûre. En réalité,les pays développés sont très vulnérables et ne peuvent pas empêcher la propagation de maladies et de cas mortels. Les gens se demandent qui s’occupera de nous si le système de santé publique en est incapable ? Je sais que dans de nombreux pays européens, une censure a été imposée aux médias sur ce qu’il faut écrire et ne pas écrire sur la pandémie. On dirait une variante du 1984 d’Orwell.

Nous assisterons à d’autres jeux politiques dans un avenir proche. Les récentes sanctions (encore une fois) contre la société russe qui a développé un vaccin contre le coronavirus ne sont qu’un élément de cette guerre par d’autres moyens.

Vous êtes chef de l’administration du mouvement eurasien international et membre de la société militaro-scientifique du ministère de la Défense de la Russie. Vous êtes un théoricien de l’Eurasie. Comment voyez-vous le monde et quel est le rôle de du mouvement eurasien international ?

Avant tout, notre Mouvement est partisan de l’ordre mondial multipolaire. Cela signifie un autre système politique mondial. Nous développons des théories ancrées dans les traditions historiques, culturelles et religieuses pour justifier cette idée. Le professeur Dugin a proposé une quatrième théorie politique qui utilise le concept de Dasein de la philosophie de Martin Heidegger. Personnellement, j’ai proposé la théorie de la durabilité politique décrite dans mon livre « Ordo Pluriversalis : The End of Pax Americana and the Rise of Multipolarity ».

Nous encourageons également les théories non occidentales des relations internationales. Des collègues du département de théorie et d’histoire des relations internationales de l’université RUDN (ndlr : Peoples’ Friendship University of Russia) font également ce travail.

Nous avons de nombreux contacts dans le monde et les personnes qui rejettent le néolibéralisme prédateur soutiennent nos idées.

Il peut y avoir de nombreuses formes et décisions pratiques pour les systèmes de gouvernance uniques dans différentes parties du monde pour différents groupes ethniques et adeptes de nombreuses religions. Le type de démocratie libérale et de parlement n’est pas une panacée. L’écologie et l’activisme environnemental peuvent également être analysés d’un point de vue différent de celui proposé ces dernières décennies par la mentalité occidentale sous l’étiquette de Greenpeace et d’autres organisations similaires. Il est très important de se concentrer sur les questions non pas comme des consommateurs, mais à partir de la position de l’être entier, de l’éternité et de la liberté – ces aspects sont essentiels pour une perspective multipolaire et polycentrique.

Et la réorganisation du système mondial lui-même est un processus très difficile et complexe. Il y a encore beaucoup de préjugés et de vestiges affectant notre conscience. La « désoccidentalisation » des esprits doit se faire en amont avant de discuter de nouveaux projets. En fait, il y a eu de nombreuses tentatives et nous pouvons utiliser certains fruits de penseurs non occidentaux pour la déconstruction de la fausse structure des Lumières. Le philosophe marocain Muhammad Abed Al-Jabiri a proposé sa propre vision dans le contexte du monde musulman. Son idée de l’al-‘akl al-arabiyya n’est qu’une étape pour repenser l’hérédité de la philosophie occidentale. Le fondateur spirituel du Pakistan, Muhammad Iqbal, a également proposé un mode de participation active à la vie politique au quotidien. Son concept de khoudi est très prometteur. Parlons du Tao en politique, du redéveloppement de la philosophie précolombienne en Amérique latine, des pratiques africaines authentiques et de l’expérience nomade. Les saints chrétiens orthodoxes peuvent être de bons guides pour comprendre la crise actuelle. Les penseurs russes classiques, de Fiodor Dostoïevski à Petr Savitsky (l’un des fondateurs du mouvement eurasien classique), sont également utiles pour un début théorique.

En fin de compte, cela ne signifie pas que nous voulons détruire l’Occident. Nous sommes intéressés à aider l’Occident à se réouvrir, à se libérer des idées destructrices et à suivre sa propre téléologie sans prétendre être un modèle universel avec des valeurs nécessaires qui sont devenues de véritables anti-valeurs sous l’effet d’un émerveillement illusoire postmoderne.

Interview réalisée par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Dr. Leonid Savin ?

Leonid Savin est un analyste géopolitique, rédacteur en chef de Geopolitica.ru (depuis 2008), fondateur et rédacteur en chef du Journal des affaires eurasiennes (eurasianaffairs.net) ; chef de l’administration du « Mouvement eurasien » international. Ancien rédacteur en chef du site et du magazine Katehon (2015 – 2017).

Directeur de la Fondation pour le suivi et la prospective du développement des espaces culturels-territoriaux (FMPRKTP).

Membre de la société militaro-scientifique du ministère de la Défense de Russie.

Auteur de nombreux ouvrages sur la géopolitique, les conflits, les relations internationales et la philosophie politique publiés en Russie, au Royaume-Uni, en Espagne, en Iran, en Italie, en Serbie et en Ukraine.

Reçu de Mohsen Abdelmoumen pour publication